Relance du nucléaire : la nouvelle ruée vers l’uranium naturel
Publié le 20 février 2025 Relance du nucléaire : la nouvelle ruée vers l’uranium naturel Teva Meyer, Université de Haute-Alsace (UHA) Selon la World Nuclear Association, la demande mondiale d’uranium va quasiment tripler d’ici à 2040. Mais les principaux pays qui abritent cette ressource, en Asie centrale ou en Afrique, avaient levé le pied à la suite de la baisse du cours de l’uranium provoquée par l’accident de Fukushima (2011). Aujourd’hui, tous ne sont pas en mesure de répondre aux nouveaux besoins de productions. D’autres pays pourraient toutefois émerger et l’investissement dans des procédés moins gourmands en uranium sera également nécessaire. Cet article résume les résultats du récent rapport de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) sur la géopolitique de l’uranium Dans le flot des décrets signés par Donald Trump dès son retour à la Maison Blanche, « l’état d’urgence énergétique nationale » vise à intensifier l’extraction d’uranium naturel. Alors que le plan de développement du nucléaire publié par l’administration Biden nécessite 75 000 tonnes d’uranium par an en 2050, les États-Unis n’en produisaient que 193t en 2023. Washington est loin d’être seul à anticiper cette augmentation. La World Nuclear Association envisage une croissance de la demande mondiale à 180 000 tonnes par an en 2040 contre 65 650 aujourd’hui. La production est déjà insuffisante. En 2023, 75 % des besoins étaient assurés par l’extraction de minerais, le reste provenant de stocks et du retraitement des combustibles nucléaires. La totalité de cette production sert à l’industrie nucléaire civile, la consommation militaire restant marginale. La ressource ne manque pourtant pas : les réserves techniquement exploitables suffisent à couvrir les besoins mondiaux jusqu’à la fin du siècle. Tandis que la faiblesse des cours de l’uranium après l’accident de Fukushima avait mené à la fermeture de mines, leur flambée de 24$ à 74$ la livre entre 2020 et 2024 alimente aujourd’hui une ruée vers le minerai. Mais qui pourra y répondre ? L’Asie centrale : cœur du monde de l’uranium, mais jusqu’à quand ? Avec 37 % de la production mondiale en 2023, le Kazakhstan est la première source d’uranium, devant le Canada (22,6 %) et la Namibie (14 %). Mais à l’été 2024, le groupe minier public Kazatomprom avertissait de son incapacité à augmenter ses extractions, faute d’approvisionnement en acide sulfurique. L’acide est un intrant indispensable à l’extraction de l’uranium par lixiviation in situ (ISL), une méthode qui consiste à injecter une solution dans le sol, pour dissoudre et récupérer par pompage le minerai. Le groupe a lancé la construction d’une usine d’acide, mais elle ne sera opérationnelle qu’en 2026. Simultanément, le pays consolide son tournant vers la Chine. Fin 2024, les entreprises chinoises du nucléaire CGN et CNNC rachetaient au Russe Rosatom ses parts dans deux mines kazakhes, tout en signant un contrat d’achat d’uranium pour plus de 2,5 milliards de dollars. Le voisin ouzbek espère suivre ce modèle. En juillet 2022, le président Mirziyoyev signait un décret visant à tripler la production d’ici à 2030 et atteindre 12 000t/an. Le gouvernement a restructuré la filière au sein d’une entreprise publique (Navoiyuran), favorisé la valorisation de co-produits pour baisser les coûts et engagé le rapprochement avec des groupes étrangers, dont le Français Orano. Avec 80 % de sa production d’ici à 2030 déjà vendue, cette stratégie apparaît efficace. Le Kazakhstan et l’Ouzbékistan font néanmoins face à un problème commun de transport : historiquement, le principal corridor d’acheminement d’Asie centrale vers l’ouest se faisait par train, via la Russie, jusqu’au port de Saint-Pétersbourg. Bien qu’aucune sanction ne bloque cette voie, Kazatomprom développe la route transcaspienne ouverte en 2018. L’entreprise est poussée à le faire par le groupe canadien Cameco, qui co-exploite des mines avec lui, et anticipe une éventuelle décision du Kremlin de bloquer le passage par son territoire. L’uranium quitte ainsi le Kazakhstan par le port d’Aktaou, traverse la Caspienne pour être chargé sur des trains à Bakou (Azerbaïdjan) avant de rejoindre le port de Poti (Géorgie) en mer Noire. Mais les ruptures de charge sur cette route, par laquelle passent 65 % des exportations d’uranium kazakh allant vers l’ouest, entraînent des surcoûts importants. Et le passage envisagé par le port de Shanghai tarde, la Chine rechignant à ouvrir une route d’exportation pour un minerai qui ne lui profiterait alors plus. L’Afrique en peine pour s’imposer sur le marché Le salut ne viendra pas de Namibie. Si les extractions y ont augmenté de 40 % en 2022, la croissance se heurte à la disponibilité en eau. La Namibie traverse une grave sécheresse et la mine d’Husab, plus importante du pays, est le deuxième consommateur après la capitale Windhoek. L’industrie uranifère tient par la production d’une usine de dessalement. Une seconde est en construction par la Chine. Pékin contrôle en effet déjà l’uranium namibien : le pays possède les deux mines en fonction dans le pays (Husab et Rössing) et détient 25 % d’une troisième, Langer Heinrich, en cours de réouverture. Quant aux tentatives russes d’y ouvrir une mine, elles ont été repoussées par le gouvernement namibien, invoquant la protection des aquifères. Reste l’inconnu du Niger. Le pays, qui ne produisait déjà plus que 4 % de l’uranium mondial, n’en a plus exporté depuis début 2024, la fermeture de la frontière avec le Bénin après le coup d’État de juillet 2023 ayant bloqué l’acheminement du minerai. La position de la junte vis-à-vis des Occidentaux est dans ce contexte ambivalente : si elle a repris à Orano le contrôle de la mine d’Arlit et retiré son permis d’Imouraren, elle a renouvelé les autorisations d’exploration de groupes états-uniens et australiens. À l’heure, rien ne confirme que la Russie ait essayé d’accaparer les gisements d’Orano. Les tensions franco-nigériennes ont été largement instrumentalisées par la guerre informationnelle menée par le Kremlin sur le terrain de l’uranium. À l’inverse, le réinvestissement chinois au Niger est plus certain, le groupe CNNC réouvrant en mai 2024 sa mine d’Azelik. Le Canada comme relais de croissance Bien que disposant des réserves les plus importantes au monde, la part de l’Australie dans la production d’uranium (8,5 %) a peu de chance de décoller. L’exploitation nécessite en effet l’autorisation…
