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Quel avenir pour les territoires du nucléaire en France ?

Publié le 2 mai 2017 Quel avenir pour les territoires du nucléaire en France ? Teva Meyer, Université de Haute-Alsace (UHA)   Le premier réacteur de la centrale de Fessenheim (Haut-Rhin) sera arrêté samedi 22 février et le second fin juin, a confirmé ce mercredi un décret. Il annonce la fermeture définitive et totale de la centrale nucléaire la plus ancienne en France. Cette décision replace au centre du débat l’avenir des territoires du nucléaire. Les futurs gouvernements français ne pourront échapper à la nécessité de fermer certaines centrales, même s’ils décidaient de les remplacer par d’autres plus modernes. Les réacteurs nucléaires ne sont en aucun cas éternels et le remplacement de certains de leurs composants les plus importants, usés par le temps, apparaît tant techniquement difficile que peu rentable. L’expérience de Fessenheim et du mouvement d’opposition qui s’était constitué autour de l’association Fessenheim Notre Énergie dès l’annonce de sa fermeture doit servir d’avertissement. L’avenir des communes accueillant des réacteurs ne doit pas être exclusivement pensé en termes économiques. Car loin de ne représenter que des pôles d’emplois interchangeables, les centrales nucléaires ont structuré, en près d’un demi-siècle d’existence, l’identité et les liens sociaux quotidiens de leur territoire d’implantation. Il est alors fondamental d’anticiper leur transformation identitaire et sociale, au risque de répéter (à une moindre échelle) les crises qui ont frappé les régions charbonnières du nord de la France après la fermeture des mines.   Des « pays perdus » redynamisés par le nucléaire À l’inverse de l’Allemagne où les centrales ont été construites à proximité immédiate de grandes agglomérations ou dans des campagnes densément peuplées, le programme nucléaire français s’est déployé dans des territoires ruraux en déprises démographiques et économiques. Pour ces « pays perdus », selon l’expression de l’ethnologue Françoise Lafaye, l’arrivée du nucléaire symbolisait l’intégration dans un projet d’envergure qui les plaçait au cœur de la reconstruction de la nation après la guerre. En présentant les réacteurs tantôt comme de nouveaux châteaux le long de la Loire, tantôt comme des cathédrales des temps modernes, le gouvernement français inscrivait ces communes dans une continuité glorieuse du récit national, comme l’a bien décrit l’historienne américaine Gabrielle Hecht dans son ouvrage The Radiance of France.   L’installation des travailleurs du nucléaire accompagnés de leur famille a renversé le dépeuplement des campagnes sélectionnées. À titre d’exemple, la population de Fessenheim a augmenté de 120 % entre le début des travaux de la centrale en 1970 et sa mise en service sept ans plus tard. Fidèle à ses habitudes d’aménagement du territoire et de gestion de son personnel, Électricité de France (EDF) a construit des lotissements dans quelques villages autour des centrales, favorisant ainsi la concentration des agents. Celle-ci ne s’est pas faite sans frictions avec les habitants locaux qui ne voyaient pas toujours positivement l’arrivée d’une nouvelle population aux habitudes différentes, logées dans des quartiers souvent entièrement séparés du bâti historique que le géographe Louis Chabert appelait les « colonies nucléaires ». L’arrivée « des EDF » a également modifié la sociologie de ces territoires. D’extraction urbaine et diplômés, les agents de la centrale bénéficient d’un pouvoir d’achat plus élevé que les locaux. Selon l’Insee, les rémunérations des employés des centrales dépassent de près de 50 % le salaire net moyen en France ; et près de 90 % d’entre eux bénéficient de contrats à durée indéterminée.     Alors que le nucléaire a permis la sauvegarde de ces territoires, il n’est pas étonnant de voir l’industrie atomique s’immiscer jusque dans les blasons des communes, tels que Braud-et-Saint-Louis (33) et Paluel (76), où bien sur les logos des communautés de communes comme celles de l’Essor du Rhin, où se trouve Fessenheim, et de Cattenom. Pour les élus locaux, les centrales sont alors associées au maintien de la population dans les campagnes et leur fermeture est perçue comme le risque d’une disparition démographique.   Un apport financier sans commune mesure En permettant la construction de nouvelles routes et la mise en place de système d’adduction d’eau, les chantiers des réacteurs ont amélioré le quotidien de ces territoires. Ce sont toutefois les recettes des taxes foncière et professionnelle (remplacée en 2012 par l’imposition forfaitaire sur les entreprises de réseau sans baisse substantielle de revenus) qui ont entraîné les transformations les plus flagrantes. Particularité du droit français, l’assiette de ces deux taxes est calculée pour les usines sur la base du coût des bâtiments et des machines utilisées. Ceux-ci étant particulièrement onéreux pour un réacteur nucléaire, dont la Cour des comptes a estimé la valeur à 800 millions d’euros, le montant des taxes dues par les centrales est astronomique. L’analyse des budgets des communes est sans appel. Ainsi, les recettes de fonctionnement de la celle de Paluel étaient en 2015 de 5 765 euros par habitant contre seulement 787 euros en moyenne dans les communes françaises démographiquement identiques. Après avoir permis l’embellissement des rues, des mairies et des bâtiments historiques, cette manne a servi à financer, au gré des choix des élus locaux, des infrastructures de loisirs inhabituelles pour de petites communes rurales : piscines, bibliothèque, médiathèques, gymnase, salle de concert, etc. Exemple parmi d’autres, Saint-Vulbas, où se trouve la centrale du Bugey, jouit ainsi d’un palais des congrès ainsi que d’un centre aquatique pour un peu plus de mille habitants. En permettant le développement de ces lieux, le nucléaire a structuré les temps de loisirs et les liens sociaux dans ses territoires d’implantation.   Une industrie omniprésente au quotidien Les recettes fiscales du nucléaire ont également permis aux territoires hôtes de mettre en place des services de grande qualité : raccordement des habitants à la fibre optique à Chooz, acquisition d’un chalet dans les Hautes-Pyrénées pour Braud-et-Saint-Louis, centre de dialyse à Belleville-sur-Loire, festival de musique d’envergure internationale à Avoine, la liste est longue. Ces services sont orchestrés par des centres communaux d’action sociale (CCAS) profitant de subventions municipales dix fois plus importantes en moyenne que le reste des communes françaises. L’argent permet également aux écoles d’offrir des prestations autrement inaccessibles. À Fessenheim, où était installée la famille de Victor Schoelcher, père de l’abolition de l’esclavage, les écoliers profitent ainsi d’un échange scolaire avec la…

Pour un enseignement de qualité des langues à l’université (3)

Publié le 17 février 2016 Pour un enseignement de qualité des langues à l’université (3) Marielle Silhouette, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières; Alain Bideau, Université de Tours; Anne Lagny, ENS de Lyon; Séverine Adam, Sorbonne Université; Sonia Goldblum, Université de Haute-Alsace (UHA) et Thierry Grass, Université de Strasbourg The Conversation France a décidé de publier une série de trois articles sur le thème de l’enseignement des langues face aux réformes en cours, dans le cadre d’un dossier coordonné par Marielle Silhouette, professeure à Paris X et présidente de l’Association des germanistes de l’enseignement supérieur. L’enseignement des langues vivantes à l’université se répartit entre langue pour spécialistes et langue dite pour non-spécialistes ou pour spécialistes d’autres disciplines (LANSAD). Dans la langue pour spécialistes, on regroupe les départements de Langues, Littératures et Civilisations Étrangères et Régionales (LLCER) où tout l’enseignement porte sur l’apprentissage d’une langue et de sa culture, et les départements de LEA (Langues Étrangères Appliquées) où dès la première année, le cursus intègre à part égale deux langues vivantes étrangères, la civilisation des pays concernés et une compétence pratique en droit, économie et gestion. Depuis une trentaine d’années, on a vu aussi se développer les bi-cursus par lesquels la spécialisation dans une discipline (histoire, lettres, droit, etc.) intègre la connaissance théorique et pratique de cette dernière dans une langue et culture autre. Poursuite de l’apprentissage Quand ils ne sont pas directement spécialistes, les étudiants ont, dans leur cursus, un cours de langues vivantes, souvent obligatoire, mais parfois aussi optionnel, composé en moyenne de deux heures hebdomadaires, qui constitue souvent la poursuite de l’apprentissage réalisé dans le secondaire. La seule différence avec le collège et le lycée, mais elle est de poids, est que l’apprentissage d’une seconde, voire d’une troisième langue vivante (en primo-débutant ou grand débutant par exemple) dépend à l’université de la seule volonté de l’étudiant(e) qui peut alors le faire valoir dans son cursus au titre des options. Ces cours de langue pour non-spécialistes sont assurés soit dans les départements de LLCER, soit par des titulaires ou chargés de cours directement rattachés au département de la discipline, soit dans des centres de langue. En fonction de leur histoire spécifique, de la présence ou non dans leurs murs de filières spécialisées de LLCER, ou d’un choix politique réalisé en faveur d’un enseignement distinct des langues vivantes pour spécialistes et non-spécialistes, certaines universités françaises ont en effet créé des centres spécifiques dévolus au seul enseignement de ces langues pour non-spécialistes, l’attribution des moyens – en postes d’enseignants, en structures adaptées à l’enseignement d’une langue vivante (comme des laboratoires de langue, par exemple) – se trouvant très souvent reversée à ces centres au détriment des départements LLCER. Signe des temps et de la précarisation des personnels à l’université, ces centres recrutent aussi parfois « au fil de l’eau » des enseignants de niveau licence ou master pour assurer ces cours de langues au détriment, par exemple, des enseignants du secondaire titulaires d’un concours et détachés dans le supérieur, PRAG (professeurs agrégés) et PRCE (professeurs certifiés). Il n’est pas sans importance de noter que l’anglais étant devenu ces dernières années la lingua franca de notre temps, l’enseignement non spécialiste dans cette langue doit accueillir des effectifs pléthoriques qui, eux-mêmes, devraient appeler un recrutement massif d’enseignants à même de les encadrer. Mais certaines universités, à l’inverse, ont opté partiellement pour des solutions en auto-apprentissage à partir de plate-formes ou de logiciels spécialisés dont la qualité est souvent discutable. Désaffection des langues rares Inversement, les autres langues, pour certaines désormais qualifiées de « rares », se trouvent désaffectées, les moindres effectifs entraînant, on le sait, par la toute-puissance du calcul comptable, une moindre dotation en postes et en moyens qui, à son tour, peut mettre en péril l’existence même de la formation. Si le récent rapport STRANES (Propositions pour une stratégie nationale de l’enseignement supérieur, septembre 2015) insiste dans son axe 2 sur la nécessité de « développer l’internationalisation de notre enseignement supérieur », d’« élever le niveau des étudiants en langue étrangère et [de] favoriser le développement inter-culturel » (proposition 9 de cet axe 2), il n’en reste pas moins que cet appel de principe, auquel chacun(e) souscrira, se heurte à des difficultés majeures et croissantes : la récente réforme du collège a pour conséquence une réduction du nombre des heures dévolues à l’apprentissage de la langue vivante 1 et 2, un fait dont l’enseignement supérieur, si l’on suit les termes de ce rapport, devrait s’employer à contrecarrer les effets alors qu’il se trouve lui-même confronté à une baisse constante de ses moyens budgétaires. Les départements de langues vivantes étrangères souffrent sur ce point, comme les lettres et sciences humaines en général, d’un manque d’encadrement en enseignants titulaires : les postes ouverts au concours de maîtres de conférences et de professeurs des universités se font chaque année plus rares, des centaines de docteurs formés à un très haut niveau de compétence sont dans l’incapacité d’accéder à un poste fixe dans le supérieur et rejoignent ainsi le nombre toujours plus important de chargé(e) s de cours auxquel(le) s nos universités font désormais appel. Connaissance culturelle Plus généralement, ces départements se trouvent largement remis en question par le statut même que l’enseignement de la langue vivante a acquis au fil des politiques des dernières décennies : il est en effet de plus en plus difficile de faire accepter l’idée que la maîtrise linguistique n’est pleinement opérante que si elle s’accompagne d’une connaissance culturelle approfondie permettant l’accès aux codes du pays, la compréhension et l’intégration de la différence. La formation de spécialistes en langues, littératures et civilisations étrangères semble secondaire au regard de la production de locuteurs, certes à même de manipuler de manière plus ou moins correcte des structures linguistiques, mais incapables de les penser, autrement dit de les identifier et de réfléchir à leur fonctionnement particulier dans le système de la langue étudiée, ni de les restituer dans une histoire et une culture spécifiques. Le niveau seuil requis, B1-B2 du Cadre Européen Commun de Référence pour les Langues (CECRL), correspond à la seule capacité de comprendre une…